Quêtes littéraires, No 12 (2022)

2022-04-01

Quêtes littéraires, No 12 (2022)

« Mémoire(s) »

Personnifiée par la Titanide grecque Mnémosyne, la mémoire est étroitement liée à l’acte poétique depuis l’Antiquité. Pour Hésiode, elle est la mère des neuf Muses conçues avec le divin Zeus, Pausanias la compte parmi les trois Muses les plus anciennes sous le nom de Mnémé, tandis que Cicéron la fait jouer dans un quartet de sœurs sous le nom de Mélété. Mais quelque soit son statut dans le royaume de l’Olympe ou chez les écrivains grecs et romains, on lui doit les mots et le langage ainsi que la création poétique. Il y a donc une certaine légitimité à s’interroger, suite aux Anciens, sur le statut, la fonction et le rôle de la mémoire dans un champ littéraire que nous limiterons, pour le besoin de cet appel, aux littératures française et francophone.

Nous proposons d’envisager ces trois pistes dans la perspective qu’ouvre la polysémie du mot que Jacques Derrida qualifiait d’ailleurs d’intraduisible. En effet, la signification du terme dans la langue française change selon son genre et son nombre. Au féminin, le terme désigne aussi bien la faculté que l’objet de cette faculté. Ainsi, la capacité d’enregistrer, de conserver et de restituer les souvenirs doit être distinguée, selon le contexte, du souvenir même – image mentale d’un événement, d’un fait, d’une journée et plus particulièrement d’une personne absente. Ces deux acceptions ont été maintes fois développées dans les lettres françaises, la première par, par exemple, l’incontournable madeleine proustienne et son pouvoir de déclencheur de la mémoire, les réminiscences de la jeune parque valérienne, la prédilection de l’esprit pour les souvenirs agréables chez Jean-Jacques Rousseau (Confessions) ou encore le travail ambigu de ressouvenir du converti Amaury de Sainte-Beuve (Volupté), la seconde par les images de la guerre chez Roland Dorgelès (Les Croix de bois), d’une époque chez Voltaire (Siècle de Louis XIV), d’une enfance chez Marcel Pagnol (Souvenirs d’enfance), ou enfin de personnes aimées à qui Apollinaire dresse un monument élégiaque dans ses poèmes.

Au masculin, et surtout au pluriel, le terme renvoie à une relation manuscrite ou imprimée, faite à partir d’événements historiques ou privés auxquels l’auteur a participé ou dont il a été le témoin, ce qui le lie étroitement, sur le plan littéraire, à ce que l’on appelle globalement les écritures du moi. Ici, les noms d’auteurs foisonnent, et des plus grands : Philippe de Comines, Madame de La Fayette, Saint-Simon, François-René de Chateaubriand, Alexandre Dumas, Georges Sand, les Goncourt, François Mauriac, Simone de Beauvoir, Georges Perec et beaucoup d’autres qu’il nous est impossible d’énumérer ici.

Cependant, qu’elle appartienne à la faculté, à l’image mentale ou au genre littéraire, la mémoire est toujours un choix, comme l’a dit Tzvetan Todorov : « La mémoire, en effet, n’est nullement une restitution à l’identique du passé […] mais toujours et seulement une sélection : certains traits de l’événement restent dans la mémoire, d’autres sont immédiatement ou progressivement écartés, donc oubliés ». S’il en est ainsi, ce choix n’est jamais innocent et la question de ses critères aussi bien que celle du but et des conséquences apparaît. Comme le constate le critique français : « La mémoire est comme le langage, un instrument en lui-même neutre, qui peut être mis au service d’un noble combat comme des plus noirs desseins ».

Enfin, on ne peut parler aujourd’hui de mémoire sans évoquer la mémoire numérique, dont les capacités révolutionnent notre rapport à la littérature. À la suite de l’Oulipo, les Cent mille milliards de poèmes de Queneau ayant servi de modèle à de nombreux logiciels de littérature combinatoire, l’informatique entre en littérature. Si les premières productions se rapprochaient plus de celles du mouvement dada (Jean Baudot, La Machine à écrire), les textes générés automatiquement d’auteurs comme Jean-Pierre Balpe (www.balpe.name) sont aujourd’hui des œuvres intelligibles à même de provoquer dans la mémoire du lecteur des univers indéfinis, complexes et symboliques. De plus, si la révolution numérique a permis l’autoproduction et un bouleversement des habitudes de consommation de l’écrit, ce n’est pas uniquement par un simple changement de support matériel. La mémoire infinie que constitue internet permet en effet de nouvelles expériences littéraires basées entre autres sur l’hyperlien, à l’image de celles menées sans discontinuer depuis 1997 par l’écrivain François Bon sur son site tierslivre.net. ou sur le multimédia comme l’artiste franco-canadien Grégory Chatonsky (Mémoires de la déportation).

Une fois les principales idées relatives à la notion de mémoire esquissées à grands traits, il nous semble que les réflexions peuvent être menées dans les cadres suivants :

  • recouvrement et valorisation de la mémoire
  • acte de réminiscence
  • dépôt(s) de la mémoire
  • mémoire involontaire, mémoire proustienne
  • mise en accusation de l’oubli
  • l’effacement de la mémoire, son dépérissement
  • le refoulement du passé, la marginalisation du souvenir
  • le refoulement du présent dans le passé
  • abus de la mémoire
  • mémoire littérale vs mémoire exemplaire (Tzvetan Todorov)
  • sacralisation vs banalisation de la mémoire
  • mémoire et justice
  • histoire, mémoire, identité
  • voyage, cosmopolitisme, mémoire
  • mémoire individuelle et/vs mémoire collective
  • mémoire dans une société sans écriture vs mémoire dans une société lettrée
  • mémoires et/vs autobiographie
  • genre littéraire des mémoires ou des pseudo-mémoires, écriture diariste
  • mémoire(s) et imagination
  • mémoire et cyberlittérature

Les pistes de recherche indiquées ci-dessus ne sont données qu’à titre indicatif et les chercheuses et chercheurs sont invité/e/s à proposer des perspectives originales dans lesquelles elles/ils aborderont le sujet de la/ du mémoire dans les littératures française et francophone. Nous espérons ouvrir ainsi un débat intéressant qui donnera lieu à des réflexions profondes et captivantes.

Calendrier

La date limite pour l’envoi de la proposition (titre + résumé d’environ 300 mots, brève notice bio-bibliographique) à l’adresse quetes-litteraires@kul.pl est fixée au 1er juin 2022.

Les propositions seront examinées par un comité de lecture.

Les auteurs des propositions seront avisés le 15 juin 2022.

Langue des contributions : français.

Délai pour l’envoi des articles : le 15 septembre 2022.

La publication du 12e numéro de Quêtes littéraires est prévue en décembre 2022.

Site web : https://czasopisma.kul.pl/ql

Contact pour l’envoi des résumés et pour toutes informations :

quetes-litteraires@kul.pl

 

Comité scientifique :

José-Luis Diaz (Université Paris VII, France)

Giovanni Dotoli (Université de Bari, Italie)

Véronique Duché (Université de Melbourne, Australie)

Gérard Gengembre (Université Caen Normandie, France)

Pierre Glaudes (Université Paris IV, France)

Anthony Glinoer (Université de Sherbrooke, Canada)

Philippe Hamon (Université Paris III-Sorbonne Nouvelle, France)

Georges Jacques (Université Catholique de Louvain-la-Neuve, Belgique)

Samia Kassab-Charfi (Université de Tunis, Tunisie)

Wiesław Malinowski (Université Adam Mickiewicz de Poznań, Pologne)

Bertrand Marchal (Université Paris IV, France)

Paweł Matyaszewski (Université Catholique de Lublin JP II, Pologne)

Charles Mazouer (Université Bordeaux-Montaigne, France)

Zbigniew Naliwajek (Université de Varsovie, Pologne)

Catherine Nesci (Université de Californie à Santa Barbara, États-Unis)

Marc Quaghebeur (Archives et Musée de la Littérature, Bruxelles, Belgique)

Ana Helena Rossi (Université de Brasília, Brésil)

Daniel Sangsue (Université de Neuchâtel, Suisse)

Gisèle Séginger (Université Gustave Eiffel, France)

Magdalena Wandzioch (Université de Silésie, Pologne)